2005, au lieu de capitaliser sur leur succès foudroyant et de pondre en deux temps trois mouvements un « Never be alone » bis qui leur aurait assuré une retraite dorée en tête des charts, le duo préfère calmer le jeu, quitte à prendre tout le monde à rebrousse poil, avec « Waters Of Nazareth ». Un titre attendu comme le messie, et où les Justice semblent s'amuser à saborder tout ce qui faisait « la recette» de « Never Be Alone ». Autant ce dernier était lumineux, limpide, jouissif et pop autant « Waters Of Nazareth » plonge les dancefloors dans l'obscurité, déglingue les rythmiques, bousille les tympans, s'adonne avec innocence au plaisir de la brutalité et redonne à une électro épuisée le souffle neuf dont elle avait cruellement besoin. Reclus dans leur studio souterrain depuis plus d'un an, ne sortant de leur abri post-nucléaire, que les week-ends, juste pour le plaisir d'aller défoncer les oreilles de clubbers cosmopolites. Xavier et Gaspard se sont plongés sur leur premier album comme sur leur grand œuvre. Et le résultat est au-delà de toute espérance avec douze titres qui s'ouvrent en fanfare sur « Genesis ». Une intro crépusculaire et baroque annonçant un album étourdissant où les Justice prouvent qu'ils ont le talent d'être partout, sauf là où on les attendait. Prenez par exemple, « Let There Be Light » et son électro stridente et énervée portée par des basses en uppercut, « Dance » pur > pure tranche de house vicieuse chantée innocemment par une chorale d'enfants, « Newjack » auto parodie funky des riches heures de la french touch, « Phantom I » qui enchaîne là où « Waters of Nazareth » s'achevait pour dériver vers « Phantom II » et ses violons disco entêtants. «Valentine », comptine érotique et mélancolique, qui résonne en hommage à Vladimir Cosma.
« The Party », pur track d'électro-funk où la sexy Uffie joue plus que jamais à la Lolita chipie.
« DVNO », claque foudroyante à tous ceux qui s'acharnent à fusionner électro et rock. « Stress », course panique à rendre fou de jalousie les Chemical Brothers. Ou «One Minute To Midnight », sorte de pendant final du « Genesis » d'ouverture, qui clôt l'album en beauté. En bons enfants de la French touch, et de sa manière d'avoir décomplexé la dance music et ses règles ( la notion de bon et de mauvais goût, les frontières étroites entre l'underground et la pop, les étiquettes visqueuses entre l'électro et le rock...), les Justice possèdent cette facultéfantastique de synthétiser et mélanger leurs influences sans arrière-pensée aucune, que ce soit la disco cosmique de Larry Levan que le romantisme en petite culotte mouillée de Vladimir Cosma, le rock progressif de Camel que les thèmes angoissants des Goblins pour Dario Argento, le funk clinquant des Brothers Johnson ou « ABC » des Jackson 5, en un mix qui n'appartient désormais qu'à eux. Et dont la force évocatrice et la puissance de frappe forcent le respect. Pas étonnant dans ces conditions que «†» le premier album de Justice soit une merveilleuse claque pour les oreilles et les pieds. Une sorte d'opéra musical, emprunt de symboles baroques et religieux, où les guitares copulent avec les violons, où les beats déchiquettent les mélodies, où l'électro règle son compte au rock et où la pop se prend un sacré coup de botox. Rarement, dans l'histoire
de la house française, un premier disque n'avait placé la barre aussi haut, sans la faire tomber aux premières mesures. Mais le gros coup de bluff des Justice, en plus d'avoir inventé un son
immédiatement reconnaissable, est d'avoir su éviter tous les pièges du premier album.
Manifeste générationnel, idéalement situé sur le bord du dancefloor, «†», insolent de jeunesse, atteste en beauté que la scène électro française ne s'est jamais aussi bien portée. Justice en tête.
Ainsi «†» n'est pas une collection de singles dancefloor accolés les uns
aux autres dans un ordre purement aléatoire.
Ainsi «†» n'est jamais vraiment là où on l'attend.
Ainsi «†» s'écoute aussi bien à la maison qu'en club.
Ainsi «†» fait le grand écart entre la pop au sens le plus pur et l'expérimental.
Ainsi «†» réconcilie le cheesy et le hardcore.
Ainsi «†» fait se tenir main dans la main les gothiques et les fluo kids... Ainsi soit-il.



